L'art du scagliola

par Walter Cipriani, restaurateur et créateur italien de scagliola. Il organise des stages au sein de l'Atelier Nadaï


Exemple de scagliola coloré (origine Carpi en Italie)

 

1/ L'histoire du scagliola

 

 

Permettez-moi d’abord de faire une petite clarification sur le mot Scagliola.

Scagliola est un mot Italien, qui provient d’un gypse trouvé en profusion dans le nord de l’Italie, et dont le caractère principal est sa structure en feuilles minces sous forme d’écaille, qui est le résultat de dépôt de sédiments marins accumulés pendant des siècles et des siècles. Les fines couches écailleuses de ces minéraux s’appellent Scaglie, et ressemblent aux écailles de poisson, d’où le nom de ce type de gypse : Scagliola.

sélénite ou pierre de la lune
Le minéral sélénite, appelé aussi pierre de la lune 

Ces couches ou ces Scaglies sont tellement parfaites et subtiles qu’autrefois elles étaient utilisées dans la construction des fenêtres de certaines églises. La lumière traversant ces fines couches crée des effets d’une telle beauté qu’on a appelé ce minéral la sélénite (de Selene, lune en grecque), ou pour être plus romantique, Pietra de la luna, pierre de la lune, à ne pas confondre avec la pierre précieuse dite « pierre de lune ».

La sélénite - ou pierre de la lune - était calcinée et puis réduite en poussière très fine, par ailleurs, cette poussière ou gypse en poudre très fine était aussi appelé Scagliola. Les artisans Italiens avaient une préférence pour ce gypse à cause de son blanc pur et son degré de finesse. Ce gypse était utilisé surtout pour des œuvres d’arts, et particulièrement dans les célèbres tables de marqueterie créées en Italie pendant la Renaissance.


Dessus de table en scagliola (Italie de la fin du XVIe siècle)

Depuis, du fait de cette simple association de mot, le terme Scagliola a été adopté pour indiquer tous travaux élaborés avec ce gypse. Ainsi, aujourd’hui un dessus de table créé avec du gypse de Scagliola sera universellement appelé Scagliola, exécuté avec une technique connue comme technique du Scagliola.
Au-delà de l’histoire du mot italien Scagliola (qui généralement désigne des œuvres comme des tables avec incrustations), il est vrai que dès le début le produit était connu sous un autre nom, Stuccomarmo (Stuckmarmor en allemand, Stucmarbre en français), et il était utilisé pour couvrir de larges surfaces ou des colonnes.

stuccomarmo des frères Melocco en Australie
Stuccomarmo des frères Melocco (Sydney, Australie)

Pour simplifier les choses, l’appellation Scagliola doit être utilisée pour indiquer un travail d’incrustation comme un dessus de table, et l’appellation de Stuccomarmo doit être utilisée seulement quand il s’agit de surface de mur, de colonne en marbre ou de cadre.
Le mot stucco indique que le Stucco-marmo appartient à la grande famille du stucco, qui inclut tous les composants de gypse et/ou de chaux, utilisés depuis l’antiquité pour décorer les maisons et les temples.

stucco : plafond de la Domus Aurea à Rome
Stucco : Plafond de la Domus Aurea de Néron (Rome)

Tandis que le stucco est principalement blanc ou coloré d’une manière superficielle, le Stuccomarmo est employé selon des techniques très sophistiquées qui consistent à ajouter des couleurs directement dans la pâte, créant ainsi une parfaite imitation de marbre sur la surface. Cela explique pourquoi le mot marbre est ajouté à l’appellation Stuccomarmo.

En vérité, la vraie invention réside dans le développement d’un procédé très sophistiqué qui a permis d’obtenir une surface parfaitement polie qui d’une manière incroyable a traversé les siècles et parvenu jusqu’à nous.

Sur l’histoire du Scagliola, il a toujours existé beaucoup de fausse rumeur, mais il semblerait que tout le monde soit d’accord que son origine serait certainement l’Europe centrale, et en particulier la Bavière.
La raison principale de l’invention du Scagliola vient du fait que les vrais matériaux, comme le marbre, étaient très difficiles à trouver, de plus ils étaient très chers et difficiles à transporter. Remplacer l’original par un produit qui pouvait l’imiter parfaitement, revenait moins cher, et offrait un produit plus malléable que les artisans pouvaient colorer à leur guise.

Qu’il s’agisse du Scagliola en incrustation ou du Stuccomarmo, les premiers travaux en Allemagne datent de la fin des années 1500, et l’on peut imaginer avec certitude que les fabricants de Scagliola étaient déjà actifs dès le milieu du 16ème siècle, comme le témoignent quelques travaux de la Court de Salzburg.
Sans aucun doute, c’est à travers la célèbre « Reiche Kapelle », dans le palais du Duc de Bavière, qu’on peut apprécier la qualité et le niveau de travail obtenus par les artistes et artisans allemands de cette époque. La chapelle entière était décorée par une famille d’artisans allemands, dont le fondateur Blasius Pfeiffer a latinisé son nom de Pfeiffer à Fistulator.

Lors de sa visite à Florence, Maximilien Ier fut impressionné par les pierres précieuses qui décoraient les chapelles des Médicis dans la tradition florentine. Il a ainsi chargé Blasius de couvrir les murs de sa chapelle avec du Scagliola marbré et incrusté. Par conséquence, on peut en effet dire que le Stuccomarmo/Scagliola était né d’une imitation des matériaux les plus précieux.

décor de scagliola de la chapelle du Duc de Bavière   Détail de scagliola de la chapelle du Duc de Bavière
Décor de scagliola de la Chapelle du Duc de Bavière

Afin de garder le secret de ses techniques, Blasius fut contraint de travailler à l’abri des regards. Il eut la permission de passer son savoir-faire uniquement à son fils Wilhelm, qui plus tard exécuta des panneaux montés sur des murs représentant des scènes de la vie de Marie. Le travail entier est d’une telle beauté et d’une telle perfection technique que je l’appelle la Chapelle Sixtine du Scagliola. C’est aussi la preuve que cette technique était pratiquée dans ces endroits depuis longtemps.

L’idée selon laquelle le Scagliola fut inventé en Italie est probablement fausse, parce qu’aucune œuvre datant de la même période en Italie ne peut égaler le niveau de qualité du Scagiola de Bavière ou de l’Europe Centrale.
Cela n’empêche pas que pendant cette période beaucoup de paysans italiens ont travaillé en tant qu’ouvriers dans les régions riches des frontières alpines. Les paysans, pendant les saisons mortes d’hiver auraient pu traverser les Alpes pour travailler en tant qu’ouvrier en Bavière. Il est donc fort possible qu’en rentrant chez eux ils aient essayé de reproduire le procédé pour obtenir du marbre avec le Scagliola.

C’est vrai qu’au début du 17ème siècle, dans la région de Carpi (Emilie Romagne) apparaissaient les premiers travaux de Scagliola Italien, dont l’invention est attribuée à Guido Fassi aux alentours de 1610.
Les artistes de Carpi deviennent célèbres pour leurs magnifiques incrustations de blanc sur fond noir qu’on voit sur le devant des autels des églises, ainsi que pour leurs incroyables incrustations colorées fondant délicatement d’une couleur à l’autre, représentant d’incroyables spirales de feuilles d’acanthes d’inspiration typiquement Baroque.

scagliola blanc sur fond noir de Carpi
Exemple d'incrustations blanches sur fond noir des artistes de Carpi

A la même époque, il semble qu’une autre école soit née – celle du Scagliola Intelvese (dans la région du Lac de Côme), et plus tard le Scagliola Fiorentina qui deviendra mondialement célèbre.
En général, on peut dire que la production italienne de cette période était plus orientée vers des créations d’œuvres artistiques, comme des dessus de tables, pour de riches Italiens et étrangers, ou des autels d’églises. Sans doute essayaient-ils de suivre la tradition romaine et florentine de pierre dure et de marbre.

En Italie, tout va s’arrêter à la fin du 19ème siècle, quand l’Opificio delle piètredure à Florence ferme, due principalement au changement de goût de la clientèle. La pratique du Stuccomarmo – l’utilisation du gesso marbré – va durer pendant des années, mais uniquement dans l’architecture. Au cours du 18ème siècle, l’utilisation du Stuccomarmo s’est répandu à travers l’Europe continentale et finalement jusqu’en Grande-Bretagne. Parmi les exemples prestigieux de Stuccomarmo on peut citer les colonnes et pilastres du Palais de Buckingham et de Syon House par Robert Adam.

Colonnes en scagliola de Syon House
Colonnes en scagliola de Syon House par Robert Adam

Depuis l’Europe, la technique va se propager partout dans le monde, pour arriver aux Etats-Unis (Marezoo), et en Australie (Les Frères Melocco – Peter et Anthony – en 1920). Des artisans italiens, que j’ai connus personnellement, ont aussi travaillé en Afrique du Sud jusque dans les années 50 et 60.

A travers les années, les matériaux utilisés ont aussi changés, pendant les 18ème et 19ème siècles beaucoup de travaux ont été exécuté avec de nouveaux matériaux tels que le plâtre qui prend plus lentement (le ciment Keen). Ces nouveaux matériaux, plus précisément appelés ciment, sont très lents à prendre, les plâtriers évitaient ainsi l’utilisation de colle d’animaux qui était utilisée dans la recette allemande, ce qui leur donnait du temps pour marbrer.

En Italie, l’usage de ce matériau a été complètement abandonné et avec les années le savoir-faire s’est perdu. Aussi, le Stuccomarmo n’est plus utilisé dans la construction, le coût est trop élevé et sans doute le goût de la clientèle a changé.

Par contre la tradition de créer des dessus de tables est restée, surtout à Florence où il y a beaucoup d’œuvres anciennes, meubles et œuvres architecturales qui ont besoin d’être restaurés.

En plus de la création de tables modernes, je suis souvent appelé à restaurer des tables antiques. Très souvent on me demande de restaurer des travaux de stucco-marmo dans des édifices privés ou publics.
Ce qui est drôle : la plupart du temps, les gens ne connaissent pas le matériau et croient qu’il s’agit d’un décor de marbre peint (marmorino ou stucco-lustro).

 

2/Matériels et techniques


 

La technique allemande ou la technique dite" mouillée"

stuccomarmo en technique allemande
Stuccomarmo en technique allemande

En gros, vous mettez une quantité de gypse sur votre table de travail qui doit être imperméable, ensuite vous ajoutez de l’eau avec la colle animale (la quantité de colle varie selon le temps de séchage souhaité).
Avec vos mains, vous travaillez le plâtre quelques minutes, ensuite vous divisez le mélange en autant de parts que vous souhaitez avoir de couleur, puis vous ajoutez les pigments de couleurs et vous mélangez couleur par couleur.

Il existe plusieurs façons de travailler le plâtre, selon le type de marbre que vous souhaitez obtenir. En principe, il s’agit de diviser le gypse de différents couleurs en fragments de différentes tailles et ensuite de les mélanger ensemble.

Ensuite, vous groupez tous ces fragments (des espaces) pour faire un gros morceau, comme la pâte de pain. Cette pâte sera ensuite coupée en morceaux afin que vous puissiez voir les différents morceaux colorés qui composera l’oeuvre. Ces morceaux peuvent être appliqués sur le mur ou utilisés pour faire le dessus d’une table. La dureté du mélange peut varier ainsi que la façon de le mélanger, selon le genre de marbre que vous souhaitez obtenir.

Une fois que le marbre a pris, commence alors le long procédé du ponçage, l'application du plâtre, le vernissage, etc. C'est là que réside le vrai secret de l’artisan ! A la fin de ce long processus, en alternant avec le temps de séchage, la surface va être tellement brillante qu’il sera difficile de différencier un morceau de Scagliola avec un vrai morceau de marbre.

La technique italienne ou la technique dite sèche

La technique italienne diffère de l’allemande principalement parce que l’eau est ajoutée au gypse seulement après que les pigments et les effets du marbre sont mis en place. C’est aussi différent parce qu’on travaille avec moins de stress puisque l’eau est ajoutée à la fin. Ainsi vous pouvez obtenir des effets de marbres différents de la technique allemande. Malgré tout, le processus du ponçage et du polissage reste le même !

Le Marezzo ou le Scagliola américain

Le mélange de plâtre est à base du ciment Keen, un gypse qui prend lentement et qui ne nécessite pas de colle comme retardateur ou agent pour durcir.

A cause de sa dureté, ce matériau ne mérite pas vraiment le nom de ciment. Sa dureté permet de le polir comme du marbre et en revanche le rend son utilisation difficile pour réaliser des incrustations. Souvent tout le processus est fait sur la table de travail, et les veines du marbre sont obtenues en utilisant des fils de soie imbibés de couleur.


 

 

 

   

 

 


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