La panetière, le meuble provençal

par Catherine Auguste
ancienne élève
des Beaux-Arts de Paris
designe et décore des cabinets de curiosités


panetière provençale du XVIIIe siècle, un meuble aux "façades pleines de vides" muni d'une "serrure de coffre-fort"

On aurait à choisir une seule pièce pour décrire le mobilier provençal, la panetière (ou paniero en provençal) s’imposerait d’elle-même. Elle est sans aucun doute le meuble le plus typiquement provençal bien que tombée en désuétude du fait des nouvelles pratiques de consommation – aujourd’hui on mange le pain frais au jour le jour.

 Alphonse Daudet, avec l’humour vif des Provençaux, la décrivait ainsi : « des barreaux larges à passer le bras et une serrure de coffre-fort ! ».

Mais en quoi est-elle provençale ?

 

Les origines de la panetière


la panetière et son pétrin

La panetière existe depuis le XVIIe siècle, les archives les plus anciennes (Orange, 1620) signalent « une panetière servant à tenir le pain ». Destinée à laisser respirer la pâte et à conserver le pain - très longtemps on ne faisait le pain qu’une fois par semaine-, elle se présente à l’origine comme un simple coffre ajouré de barreaux et muni de petits pieds. Panetière et pétrin sur lequel elle reposait, constituaient un couple indissociable dans les intérieurs provençaux.

D’autres régions possédaient des meubles semblables et destinés au pain mais c’est en Provence que les menuisiers ont nettement singularisé ce coffre en véritable objet décoratif tandis que les pétrins associés conservaient une certaine neutralité.

Nous sommes au XVIIIe siècle quand la région voit un commerce florissant se développer favorisant ainsi l’avènement d’un mobilier de qualité. Les styles et les motifs Régence, Louis XV puis Louis XVI s’imposent facilement dans la région qui a un goût pour la sculpture ornementale (voir les armoires languedociennes du XVIIe siècle entièrement sculptées du Musée du Vieux Nîmes).
Les sculpteurs et les menuisiers régionaux, comme Bernard Toro (1661-1731), façonnent à partir de ces styles « parisiens » tout un répertoire rocaille provençal où la structure empruntée au mobilier de cour (pieds galbés, panneaux chantournés) devient le siège de sculptures de feuillages, de fleurs, de coquilles, de moulurations, etc.

C’est ainsi que la panetière, simple coffre, devient un meuble en réduction au décor sculpté et aéré au XVIIIe siècle. L’origine géographique de ce style provençal se situe avant tout en Arles, à Nîmes et à Fourques. Même si ce style essaime dans une incroyable variété dans toute la province, ces trois villes demeurent les principaux centres de production de mobilier et donc de panetières.

 

 

Description et décors


des fuseaux en bois tourné en guise de parois


la terminaison des pieds en escargot est typique de la panetière provençale


une autre terminaison caractéristique : les bobèches, mouchets, plumets ou candelié placés sur la corniche

Pour décrire la panetière provençale, celle qui se singularise au XVIIIe siècle par un décor sculpté abondant, nous pouvons tenter ce résumé :
- un meuble en réduction ajouré de barreaux généralement sur trois faces ;
- sur le devant une porte richement sculptée et accompagnée d’une ferrure digne d’une armoire,
- terminé par des pieds le plus souvent en escargot.
La panetière reposait sur le pétrin mais elle fut suspendue au mur tout en gardant ses pieds. Détachée de son pétrin elle gagnait une place décorative.

Des sculptures partout

D’une facture vigoureuse, la sculpture s’empare de la panetière dans sa totalité. Edith Mannoni (Mobilier provençal, Editions Massin) parle d’un « meuble follement léger avec des façades pleines de vides ».

La panetière provençale n’est que sculpture :

- Des fuseaux en bois tourné en guise de barreaux s’alignent en grille sur trois faces laissant ainsi passer la circulation de l’air pour une bonne conservation du pain. Le fond de la panetière est souvent constitué d’un panneau plein. Ces « faces pleines de vides » valorisent le travail du sculpteur. Sur la porte centrale encore de la sculpture : parfois les fuseaux sont repris, parfois le menuisier-ébéniste montre son excellence par un motif ajouré de lyre ou par une porte pleine sculptée.

- Les pieds se terminent en forme d’escargot, en boules ou glands tournés.

- Une autre terminaison, caractéristique de la panetière provençale : les ornements tournés au-dessus de la corniche. On les appelle « candelié », nom provençal de chandelle ; en Arles on les nomme bobèches, en Avignon, mouchets ou plumets. Ces petits ornements tournés qui scandent la façade, les coins et les côtés donnent à la panetière une allure d’architecture. Ils font penser aux clochetons et cheminées représentées dans les peintures de Venise.

- La traverse basse, le fronton et la porte font toujours l’objet d’une grande richesse décorative. Le bois est ici sculpté finement et vigoureusement, soit en ronde-bosse soit ajouré, de motifs XVIIIe et XIXe siècles ou de moulurations.

- Enfin la forme générale de la panetière. Les façades peuvent être planes, cintrées, galbées ; les frontons généralement très silhouetté par les bobèches mais aussi par les corniches en chapeau de gendarme ou en courbes.

Les motifs

Nous avons vu que notre panetière est devenue en quelque sorte provençale au XVIIIe siècle.

Son usage et donc sa fabrication se poursuivront tout au long du XIXe. De ce fait elle emprunte aux motifs en vigueur à ces époques. On retrouve les répertoires suivants :

- corbeilles et guirlandes de fleurs, grappes de fruits, carquois et flèches, trophées d’instruments de musique, soupières, nœuds et rubans, torchères, lyres typiques de la fin du XVIIIe siècle (Louis XVI),

- oiseaux picorant, corbeilles de fruits, branches d’oliviers, éléments végétaux, coquilles dans le style Louis XV et régional,

- à Fourques (près d’Avignon), un style particulier se développe, tout en creux et relief, peut-être en réaction à la profusion des décors baroques ; la sculpture des panetières s’organise en moulures linéaires qui s’achèvent en boucles enroulées en colimaçon ou une corne de bélier.

 

En conclusion

 


une panetière arlésienne mi-XVIIIe siècle entièrement ajourée sur les quatre faces ;
remarquez le galbe des côtés ainsi que la traverse basse finement moulurée

La panetière provençale se reconnaît par :

- l’omniprésence de la sculpture et du tournage qui fait de ce « panier » un ouvrage tout en courbes, en rondeur et en transparence. En cela il s’agit bien d’un meuble du XVIIIe, siècle où le style se définit par les courbes, les contre-courbes et la légèreté. Et sa place en suspension, soulevée du pétrin, ne fait que renforcer son apparence de dentelle.

- la luxuriance de sa décoration qui laisse peu de place au bois nu. Dans les autres régions de France la panetière est beaucoup sobre voire sans décor.

 

   

 

 


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