Le motif des mascarons, l'exemple des mascarons de Bordeaux

par Catherine AUGUSTE,
Ancienne Elève des Beaux-Arts de Paris
designe et décore des cabinets de curiosités

La plupart des photos sont de Marie-Hélène Cingal
voir son album dédié à Bordeaux sur flickr.com


© Marie-Hélène Cingal
mascaron à visage d’homme, place Gambetta, Bordeaux, XVIIIe siècle

 

Définition et origine


 

Mascaron trouve son origine dans l’italien mascherone « grand masque grotesque » dérivé de maschera (masque) qui proviendrait lui-même de l’arabe mascara autrement dit « bouffonnerie ».

Les dictionnaires d’académie désigne le mascaron comme un ornement d’architecture formé d’une tête ou d’un masque de fantaisie en ronde-bosse ou en bas-relief pouvant décorer les clefs d’arcs, les chapiteaux, les entablements, les fontaines, etc.
 

L’Antiquité grecque, puis romaine, utilise la représentation du visage sous forme de masques grotesques voire effrayants pour chasser les esprits malins. La mythologie raconte que Persée offrit la tête de Gorgone à Athéna qui en orna son bouclier alors investi d’un pouvoir protecteur. C’est ainsi que les masques figurent sur les cuirasses et les boucliers des guerriers, les tombeaux, la vaisselle, les temples, etc.
 De la fonction protectrice le masque gagne aisément la fonction décorative dans le théâtre grec antique. Initialement les manifestations théâtrales sont une cérémonie liée au culte de Dionysos avec chants, danses et sacrifices rituels. Ces cérémonies restent immortalisées dans les frises décoratives de l’art grec où l’on distingue guirlandes de fruits et de feuillages, masques de Dionysos, satyres et Ménades.

De Grèce ce répertoire décoratif passe à Rome, Dionysos devenant Bacchus et les Ménades les Bacchantes.


© Marie-Hélène Cingal
Deux exemples de mascarons
(1) mascaron de satyre grimaçant : bouche ouverte et oreilles pointues, barbe envahissante tel le motif de l’homme vert ; mascaron dans le goût grotesque typique de la Renaissance italienne bien qu’il date du XVIIe siècle, Oratorio dei Bianchi, Palerme (Sicile)
(2) mascaron de satyre grimaçant, le traitement assez plat du visage fait penser à un masque dans le goût antique, Mont-de-Marsan, place Gambetta

Il faut attendre les découvertes archéologiques de la Renaissance italienne (villa Hadrien, thermes de Caracalla, villa dorée de Néron…) pour que les formes de l’Antiquité - colonnes, pilastres, statues, frontons, masques décoratifs - reviennent à la mode.
Ces décors retrouvés enfouis vont prendre le nom de Grotteschi, grottesques en Français avant de perdre un "t" pour devenir grotesques. Même si le Moyen Age n’avait pas totalement oublié les représentations de têtes humaines ou fantastiques, le XVIe siècle revisite pleinement cet ornement architectural ; les gravures d’ornemanistes qui circulent à cette époque en témoignent.

Le mascaron arrive en France


 

Les premiers artistes qui diffusent en France le répertoire des grotesques constitué en partie de masques et mascarons travaillent à Fontainebleau pour François Ier : Le Primatice, Rosso, et avec eux le graveur René Boyvin.
L’originalité des mascarons de Fontainebleau réside dans le parti pris d’un relief soutenu qui augmente leur expressivité, ici nous sommes loin des bas-reliefs de l’Italie renaissante. Plus tard Jean Goujon décore les façades de la cour carrée du Louvre de mascarons. Enfin l’architecte Jacques Androuet du Cerceau par ses recueils de gravures participe à leur diffusion.
Au XVIIIe siècle les mascarons sont si répandus qu’on les rencontre dans toutes les villes de France : Paris, Versailles, Nancy, Strasbourg, Nantes, Mont-de-Marsan, Pézenas…

Les 3000 mascarons de Bordeaux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A Bordeaux, les premiers mascarons apparaissent timidement vers la fin du XVIe siècle : l’architecte Henri Roche les place aux angles des fenêtres de l’Hôtel Martin (1605)  - dans lequel Marie de Médicis sera accueillie en 1615 pour le mariage de son fils Louis XIII avec Anne d’Autriche, et de l’Hôtel Laubardemont (1608-1612). Ces figures de faunes à barbe végétale, de ménades, viennent rompre l’austérité des façades. .


© Marie-Hélène Cingal
mascaron au motif de faune, place Gambetta, Bordeaux, XVIIIe siècle

Puis c’est l’explosion au XVIIIe siècle au point que Michel Suffran évoque « une ville entière de masques » dans son livre Mascarons de Bordeaux (Editions Les Dossiers de l’Aquitaine, 2004). La ville doit sa prospérité essentiellement à son port, un des premiers du royaume dans le commerce du vin, de sucre colonial et d'esclaves.


© Marie-Hélène Cingal
mascaron de la porte Dijeaux à Bordeaux, monument construit au XVIIIe siècle à l’emplacement d’un temple gallo-romain dédié à Jupiter ; le mascaron qui représente Jupiter est de Claude-Clair Francin, sculpteur actif à Bordeaux

Pendant se siècle d’or de vastes programmes urbains de places et de rues sont enclenchés afin d’ouvrir la ville hors de ses remparts moyenâgeux.
La place de la Bourse (ancienne Place Royale), une des œuvres les plus représentatives de l’architecture classique se pare de sculptures mais aussi de mascarons. L’architecte Ange-Jacques Gabriel fait venir le sculpteur Jacques Verbeckt qui est intervenu à Versailles ; lui succéderont Van der Woort, Pierre Vernet et Claude-Clair Francin pour la décoration des façades avec mascarons, agrafes, chapiteaux, trophées et frontons.


© Marie-Hélène Cingal
mascaron à l’homme souriant sur les quais de la Garonne à Bordeaux, typique du XVIIIe siècle : motif de perles (fréquent sur le mobilier et les boiseries du XVIIIe siècle) qui isole le visage des feuilles d’acanthe stylisées

Ce grand élan décoratif se poursuit sur les façades des hôtels le long des quais de la Garonne et sur les fontaines de la ville jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Puis les dérives du style rococo amène à un rejet du tout décoratif partout en France, si bien que l’utilisation du mascaron sera limitée.
 

Il faut attendre les années 1860 et les grands travaux de voies nouvelles, cours d’Alsace et Lorraine ou la rue d’Aviau pour que le mascaron reprenne du service : le style XVIIIe siècle s’exprime à nouveau par des agrafes et des mascarons sur les arcs des portes ou des fenêtres et ce jusqu’aux années 1900.
Certains mascarons sont parfois des pastiches de ceux de l’actuelle place de la Bourse (exemple : ceux de la Bourse du Travail, place Lainé). Après les deux guerres mondiales ce goût décoratif s'éteindra, faisant disparaître le mascaron des nouveaux édifices.
 

Aujourd’hui 3000 mascarons sont recensés sur des centaines de façades bordelaises.

Description du motif "mascaron"


© Marie-Hélène Cingal
mascaron à l’emplacement de la clef d’arcs de porte, Hôtel de Nice et du Commerce, Bordeaux


© Marie-Hélène Cingal
lion rugissant sur fond de coquille ; l’asymétrie des motifs d’acanthe de part et d’autre du lion est typique du style XVIIIe siècle ; sur les quais à Bordeaux, XVIIIe siècle
 
 

Le mascaron nous laisse rarement indifférent : il nous émerveille, nous fait sourire ou exerce un effet de répugnance car il représente des visages ou des têtes réelles ou fantastiques. Et y-a-t-il rien de plus efficace pour exprimer une attitude ou un sentiment qu’un visage ? Au-delà de ce premier contact avec le mascaron voyons comment il se décline.

Ses emplacements

- sur support vertical : chapiteaux, colonnes, pilastre,
- dans des encadrements de médaillons ou de cartouches,
- sur l’allège (partie du mur entre le plancher et l’appui de fenêtre) ou clefs des arcs des portes ou des fenêtres,
- accompagne les frises, les frontons ou linteaux - dans l’architecture religieuse : sarcophages, fonds baptismaux,
- sur les fontaines où il prend la fonction de cracher l’eau.

Ses aspects

- anthropomorphes : nombreuses têtes d’hommes, de femmes et d’enfants traitées de façon réaliste mais aussi des têtes ailées, des têtes végétales, motif de l’homme vert.
- zoomorphes : les gueules de lions et de béliers occupent la première place et sont accompagnées de têtes de chiens, de cerfs, de dauphins etc.
- fantastiques : têtes de carnaval, têtes de satyres, têtes d’hybrides et autres monstres.

Ses motifs d’accompagnement

Ils sont multiples et varient selon deux critères :

- l’époque et son style : on peut citer le motif de la coquille au XVIIIe siècle,
- les accessoires nécessaires à la représentation : par exemple Bacchus et le raisin. Pour décliner quelques motifs : coquille et coquillage, divers végétaux (fruits, feuilles, guirlandes…), draperie, chapeaux et turbans, boucles d’oreilles, collier, couronne, emblème et armoiries (à Bordeaux les trois lunes encerclent un visage), instruments (compas de la franc-maçonnerie), attributs (attributs des dieux antiques mais aussi livres), motifs de cuirs, motifs de ferronnerie, armement…


© Marie-Hélène Cingal
les motifs d’accompagnement du mascaron, quai Richelieu, Bordeaux, XVIIIe siècle

Sa facture

Vigoureuse, nerveuse, empâtée, en ronde-bosse plus ou moins accentuée, réaliste ou stylisée.

Et le mascaron de Bordeaux...

 

Qu’a-t-il de particulier ? Reprenons pour cela l’angle d’étude proposée ci-dessus.

Un emplacement : la clef des arcs

C’est manifestement sa place privilégiée à Bordeaux, soit en clef de fenêtres soit en clef de portes.

La représentation anthropomorphique domine

Les visages d’hommes et de femmes dominent ; les représentations et les attitudes sont d’une grande variété à Bordeaux. Pour exprimer ces attitudes le sculpteur dispose :
- du regard : yeux clos, semi-ouverts ou ouverts, regard de côté, droit ou vers le spectateur, regard rieur ou perçant,
- du mouvement : le visage tourné ou face au spectateur,
- de la forme de la bouche, puissant moyen expressif : ouverte, close, grave, dents découvertes, sourire, grimace ou colère.
- de l'attitude indiquée par la chevelure ou la coiffe.

A cette palette expressive de figures féminines gracieuses ou de portraits de notables s’ajoute l’histoire de la ville de Bordeaux, premier port de France au XVIIIe siècle :
 - goût de l’exotisme avec de nombreuses têtes de Turcs reconnaissables à leur turban et pierreries (visage turc quai Richelieu), des visages de marins (rue du Mirail)


© M. Godefroy
le marin et son bandeau, arrière-plan en motif d’écaille de poisson, rue du Mirail à Bordeaux, début du XVIIIe siècle

- visages africains qui nous rappellent que le commerce triangulaire fit la richesse de la ville (mascaron de visage africain avec boucles d’oreilles rue d’Aviau, tête de femme noire sur la place de la Bourse).


© M. Godefroy
tête de femme africaine, place de la Bourse ancienne place Royale à Bordeaux, XVIIIe siècle

Une promenade dans Bordeaux nous amène à découvrir nombre de visages plus ou moins joufflus, graves ou souriants mais aussi :
- le traditionnel corpus mythologique avec Neptune, Bacchus ou Pomone ,
- et le répertoire fantastique des faunes et grotesques. En cela les mascarons de Bordeaux reprennent l’héritage antique.

Les motifs d’accompagnement

Les motifs d’accompagnement sont un moyen de personnaliser ou d’identifier le mascaron. Nous reconnaissons Bacchus par le raisin, Pomone par les fruits, Neptune par sa longue barbe telle l’écume…

D’autres motifs permettent d’illustrer les particularités d’une société ou d’une ville comme Bordeaux. En tout premier lieu les petites armoiries de la ville de Bordeaux. Il s’agit de trois croissants de lune entrelacés, emblème du port de la Lune dès le milieu du XVIIe siècle. Sur le quai Richelieu on peut découvrir un mascaron du XVIIIe siècle au visage féminin surmontée d’une couronne murale (figuration sans doute des remparts de Bordeaux) et encadrée des trois croissants de lune.


© M. Godefroy
les petites armoiries de Bordeaux en mascaron, quai Richelieu, XVIIIe siècle

Les attributs-symboles d’appartenance à un groupe ou à une obédience

- les symboles de la franc-maçonnerie ; on estime que Bordeaux regroupait 2000 maçons à la fin du XVIIIe siècle. La fondation de la Loge Ecossaise à Bordeaux en 1745 par un négociant entre les Antilles et Bordeaux révèle l’implantation importante de la franc-maçonnerie bordelaise. Au 22 rue Philippart on découvre le compas maçonnique sur le torse d’une figure masculine. D’autres exemples : 15 cours Georges Clémenceau, 9 rue de Mexico, avec compas et équerre, etc.

- l’appartenance chrétienne est particulièrement illustrée par l’ancien Hôtel de Nice et du Commerce sur la place du Chapelet. Les mascarons de la façade présentent les vertus chrétiennes : la justice avec la balance, la prudence avec le miroir et le serpent et enfin la foi avec la croix et le calice. Le mascaron du 158 rue Sainte Catherine figure Jésus-Christ et sa couronne d’épines.

- la présence de la communauté juive à Bordeaux s’est accrue suite au décret d’Alhambra à la fin du XVe siècle, décret qui visait à expulser les juifs d’Espagne. Cette communauté florissante construira des hôtels particuliers. En particulier on découvre des mascarons à visage d’enfant accompagné d’étoile de David au 54 rue du Mirail ou encore à l’hôtel de Gasq de la rue du serpolet.


© Marie-Hélène Cingal
représentation de la foi avec la croix et le calice, Hôtel de Nice et du Commerce à Bordeaux

En guise de conclusion

Le mascaron de Bordeaux doit sans doute son succès à la rigueur géométrique des façades du XVIIIe siècle, plein âge d’or de la ville. Trouvant sa place dans cet espace restreint des clefs d’arcs il offre au regard une légère touche de fantaisie sans rompre la lecture de l’ordre classique. A cela s’ajoute la montée d’une société bordelaise riche de l'activité du port et du commerce, une société qui voit dans l’hôtel particulier l’expression de sa puissance.
Ainsi anges joufflus, têtes grimaçantes, portraits de notables, divinités grecques, faunes… s’inscrivent un peu comme une signature des lieux.

Les livres

 


Les mascarons de Bordeaux : Et la pierre s'est faite chair...
de Michel Suffran, Editions Les Dossiers d'Aquitaine, 2004, 158 pages
Depuis bien longtemps (à peu près un quart de millénaire !) dans notre bonne et belle cité de Bordeaux, une foule silencieuse se tient là, jour après jour, suspendue au-dessus de nos têtes. Sur les façades des immeubles comme sur celles des échoppes, les mascarons font partie du décor urbain. Il ne s'agit nullement de "masques" mais, bel et bien, de visages, de portraits d'après nature. Tous, sans exception, portent, inscrits dans leurs prunelles le modelé de leur chair devenue pierre. Voici venu le temps de considérer ces prétendus étrangers pour ce qu'ils sont, en vérité : nos fidèles reflets. Michel Suffran l'écrivain, et François Philip le photographe, ont uni leur talent et leur passion pour vous offrir ce Beau Livre à la gloire de nos frères de pierre : les mascarons de Bordeaux.

 

Mascarons de Bordeaux : Les veilleurs de pierres
de Richard Zéboulon, Editions Cairn, 2008
Des hôtels particuliers aux constructions modestes, plus de 3000 visages de pierre au répertoire inépuisable (fauves grimaçants, animaux fantastiques, anges joufflus, visages grimaciers ou narquois rivalisent avec Neptune ou Bacchus) ornent des centaines de façades. Croisez votre regard avec ceux, plein de vie de ces visages immobiles et entrez dans le monde des mythes, dans les représentations imaginaires et illusoires du théâtre et de la fête. Au-delà du simple ornement, les mascarons n'invitent-ils pas, pour peu que l'on tende l'oreille, à écouter les histoires qu'ils vous content, qui sont autant d'histoires de Bordeaux ? Puisse l'un d'eux, ne pas vous laisser indifférent et vous donne l'envie de poursuivre plus loin l'aventure... des cieux de l'Olympe aux rivages de l'Afrique.

Mascarons: Bordeaux du XVIe au XVIIIe siècle
de Jean Damestoy, Editions Mollat, 1997, 103 pages

Bordeaux, chef d’œuvre classique
de Jacques Sargos, Editions L’Horizon Chimérique, 2009, 407 pages
Chef-d'œuvre classique classé au patrimoine mondial de l'Unesco en 2006, la ville de Bordeaux représente l'un des plus beaux ensembles européens de grande architecture classique. La Bourse des Gabriel, le Grand-Théâtre de Victor Louis comptent parmi les plus célèbres réalisations du XVIIIe siècle. Mais ces monuments grandioses ne doivent pas faire oublier les innombrables immeubles, les églises, les hôtels particuliers qu'on ne se lasse pas d'admirer jusque dans le moindre détail. Ce ne sont, le long des rues, que façades de pierre blonde sculptées de masques et d'ornements, ferronneries superbement ouvragées, portes colossales aux lourds marteaux d'argent mat, églises dont la pénombre abrite des décors de la Renaissance ou de chatoyants autels baroques.(…)

Des liens

 

Pour voir des mascarons, faire une recherche "mascaron bordeaux" à partir des sites suivants :

www.flickr.com (il existe un groupe Mascarons Bordeaux comme un groupe Mascarons)

http://commons.wikimedia.org (on peut voir de nombreux mascarons de Bordeaux et d'autres villes)

 

Un petit aperçu sur les hôtels particuliers de Bordeaux

http://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%B4tels_particuliers_de_Bordeaux

 

   


 

 


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