Les Figures de l’ornement
Une interview de Stéphane Laurent


stéphane laurent
Stéphane LAURENT
Université de Paris I Panthéon-Sorbonne
Institut national d'histoire de l'art
2, rue Vivienne 75002 Paris

 

 

1/ En tout premier, vous pourriez nous éclaircir sur un certain nombre de points : définir ce qu’est l’ornement ?
Sa fonction ? Ses champs d’application ?

céramique d'Iznik, figures de l'ornement de Stéphane Laurent
Plat rond en faïence d'Iznik, musée de la Renaissance d'Ecouen
ici, le motif des voiles bleues a une fonction d'embellissement

On pourrait dire que l’ornement est comme une valeur ajoutée à des objets.

Il peut embellir ceux qui sont déjà fonctionnels : par exemple, la faïence de Moustiers a produit de nombreux plats de service avec des décors à la Berain en camaïeu de bleu. Ces décors ne sont pas nécessaires à la fonction de contenant. Ils rendent l’objet moins ennuyeux, plus agréable à la vue, plus beau. Au-delà de sa fonction de service, l’objet acquiert la dimension d’un élément à vivre, à regarder et à émouvoir.

Mais l’ornement ne se réduit pas forcément à la seule valeur esthétique, il peut être symbole, signifier des attributs de pouvoir, de puissance. Il valorise ainsi celui qui en fait usage : la salamandre de François 1er, les emblèmes solaires de Louis XIV par exemple.

Outre cette première valeur d’embellissement dans un but purement esthétique ou symbolique, on a pu attribuer à l’ornement une fonction : ainsi les caryatides de l’Acropole d’Athènes sont des figures-colonnes destinées à supporter un entablement; des atlantes encadrent les portes d’immeubles pour soutenir des balcons. On est là dans l’ornement fonctionnel.

L’ornement se trouve un peu partout si bien qu’il est difficile d’en dresser une liste de ses champs d’application tant ils sont multiples : l’architecture, le textile, le mobilier mais aussi les arts du feu, l’orfèvrerie, la mode… L’ornement prend place aussi bien dans les arts dits populaires que dans les décors princiers.

 

2/ L’ornement a été abondamment diffusé par des recueils de gravures dès la Renaissance. Les décorateurs et designers d’aujourd’hui les connaissent et viennent piocher : Fornasetti a usé des entrelacs d’Androuet du Cerceau dans ses assiettes. Ces recueils sont-ils une spécificité européenne ?

Le rinceau d'acanthe, Figures de l'ornement de Stéphane Laurent
Owen Jones, La grammaire de l'ornement, 1868
rinceaux tirés de la planche XXVI du chapitre VI, ornement romain

Les recueils de modèles que nous connaissons bien sont très présents en Europe grâce à l’invention de la gravure et de l’imprimerie. Des livres de modèles existaient déjà au Moyen Age : des pages enluminées servaient de modèles aux vitraux. Ces manuscrits en exemplaire unique étaient longs à reproduire donc coûteux. L’estampe a permis une production et une diffusion à plus grande échelle des modèles ornementaux. Il est probable que des modèles aient aussi circulé dans les époques plus reculées comme l’Antiquité et d’autres pays comme la Chine.

Les recueils ont leur utilité dans le processus de création ornementale : ils offrent de s’inspirer de ce qui a existé. Ils sont en quelque sorte des supports de formation de l’oeil. Ils permettent non seulement la reproduction d’un style surtout quand la norme est de rigueur (les styles royaux exemple) ; ils servent de base d’inspiration pour la création de nouveaux objets.

Aujourd’hui, la création individuelle est davantage mise en avant. Depuis le XXe siècle, on assiste à une libération par rapport à ces prétendus carcans que constituent les modèles. Cette émancipation a conduit à une déperdition de l’ornement, qui est malheureusement perçu comme quelque chose de désuet.

 

3/ Si on regarde les arts appliqués, on constate que l’ornement a subi des phases de « dégraissage » et « d’engraissage ». Comment peut-on l’expliquer ?

hector guimard, Figures de l'ornement
Garde-corps de la station Palais Royal du métropolitain par Hector Guimard vers 1900
la ligne ondulante du végétal a inspiré tout l'Art Nouveau

Oui en effet, le dépouillement suit la surcharge, il y a comme un rythme. D’autres phénomènes d’oscillation peuvent être pris en considération, comme la norme et le caprice : la fantaisie et le caprice du style rocaille du XVIIIe siècle sont chassés par la géométrie et les règles antiques du néoclassicisme. Vers 1914, l’Art Nouveau qui s’inspire de la courbe ondulante du végétal (on a tous en tête les entrées du métro parisien de Guimard), va être remplacé par les lignes plus rationnelles de l’Art Déco. On pourrait multiplier à l’envi les exemples. Alors comment expliquer cela ? Eh bien, le goût certainement… la mode qui passe…On se lasse, on cherche la nouveauté.

Aujourd’hui, dans notre monde en quête perpétuelle d’organisation, on constate une volonté de rationaliser la mode et le goût. Les cabinets de tendance inventent artificiellement des lignes pour des produits de consommation. Heureusement, il reste une part d’irrationnel, de mystère dans la réussite imprévue de certains produits…

 

4/ L’image est un moyen de communiquer. Elle a existé avant les premières écritures. Peut-on penser qu’il y a des figures d’ornements universelles ?


La rose, figures de l'ornement de Stéphane Laurent
La plus parfaite des fleurs a subi de nombreuses stylisations

Il faut distinguer deux choses : les figures et les formes.

On peut « cataloguer » les figures d’ornements en quatre grandes catégories : zoomorphes, anthropomorphes, géométriques et végétales. Ces catégories sont effectivement universelles aussi bien dans le temps que dans les cultures.

A l’intérieur de ces catégories, on trouve des figures qui tendent à l’universel. Sans doute parce que ces figures n’offrent pas cinquante solutions au dessinateur. Parmi les figures géométriques, je pense à la grecque ; cette ligne de méandres à l’infini, est communément répandue. Elle correspond à un geste assez immédiat et même premier pour qui veut dessiner des lignes brisées sans fin, un peu comme nous faisons avec notre stylo sur un bloc-note.

Mais à côté de cela on trouve aussi des figures qui se déclinent en des formes plus variées et plus complexes à telle enseigne que l’on a du mal parfois à identifier la figure d’origine. Ainsi, la rose, « la plus parfaite des fleurs », a subi de nombreuses adaptations : fleur épanouie des cotonnades originaires de l’Inde, rose héraldique souvent représentée à cinq pétales et sans tige, rosace géométrique des vitraux gothiques… on voit bien là que son raffinement et sa symbolique ont été transcrits différemment. Cet exemple démontre que de lignes basiques comme la courbe, qui est un geste ornemental universel, jaillissent des formes décoratives variables empreintes de l’imaginaire humain et des cultures.

 

5/ Votre livre est riche d’enseignement sur l’histoire de l’ornement. En deuxième partie, vous présentez une vingtaine de figures. Comment les avez-vous choisies ? Parmi les plus « relookées » ? Vous avez dû faire des sacrifices ?

le nuage, Figures de l'ornement
Le nuage sur une céramique de la dynastie des Ming et sur un paravent en laque de l'école Kano au Japon (musée des Arts asiatiques Guimet, Paris)

Les contraintes éditoriales imposent forcément un choix. De toute façon, le propos de mon livre n’était pas exhaustif, le but était de sortir l’ornement, assez mal perçu aujourd’hui, de son ornière passéiste. J’ai donc choisi des figures très marquantes comme l’arabesque, le rinceau ou la caryatide dont j’ai voulu montrer le destin passionnant et souvent méconnu jusqu’à nos jours et dans les différentes civilisations. Il est d’ailleurs difficile de parler d’ornement sans les évoquer.

A ces figures attendues, j’en ai juxtaposé d’autres qui s’inscrivent non seulement dans les arts décoratifs mais aussi dans les arts visuels, comme le rocher ou le nuage. Dans le cas du nuage baroque, la lumière divine perce au travers d’un amoncellement. Le dragon accompagné de nombreux nuages orne les porcelaines chinoises, de même que les paravents de laque de Coromandel entremêlent nuages d’or et scènes figurées.

Le nuage est une figure qui n’est pas aussi « modélisée » que le rinceau. Quand nous parlons de la représentation d’un nuage à un Occidental, il aura tendance à penser à la peinture et pourtant la figure existe belle et bien sur des objets.

Dans mon livre, j’ai donc cherché à transgresser les frontières absurdement figées entre arts décoratifs et arts visuels, des frontières qui nous contraignent à une vision rétrograde de l’ornement. L’ornement n’est forcément enfermé dans un style. Et puis un style n’est pas forcément poussiéreux.

 

6/ Vous êtes un militant de l’ornement. Cela veut-il dire que l’homme ne peut vivre sans ornement ?


 

Je crois en effet que nous ne pouvons pas vivre sans ornement. Notre façon de soigner notre propre corps en est la première preuve : la coiffure, les bijoux, les vêtements… sont des ornements. L’intérieur de nos habitations accueille nombre d’objets où l’ornement n’est pas absent. Alors pourquoi le rejeter ?

L’ornement est une façon d’apprivoiser notre environnement en proposant des raccourcis symboliques, des figures esthétiques, des perspectives imaginaires.

Une des raisons de la faillite de l’ornement dans le design, dans l’architecture et dans la création actuelle en général, c’est qu’il nécessite beaucoup de travail, une parfaite connaissance des modes de composition, des formes de la nature et de l’harmonie des lignes, beaucoup de dessin surtout. C’est peut-être là qu’il faudrait rectifier le tir : on n’apprend plus ni à dessiner ni les styles anciens dans les écoles d’art, de design et d’architecture, contrairement au dur apprentissage technique que l’on exige dans les écoles de musique ou de danse. Or les solutions et les idées ne résultent pas d’un simple claquement des doigts mais d’un long processus de transmission et d’apprentissage.

Une autre réponse serait peut-être à trouver dans la fausse idée que nous nous faisons aujourd’hui de la création. On vit dans une société où l’individu est sur-valorisé. De fait, les écoles de beaux-arts entendent faire des élèves des sortes de génies créateurs qui cherchent à réinventer le monde. Tout cela fait oublier que l’originalité est sans doute plus dans la réinterprétation. C’est nier que l’invention naît de la connaissance patiente et méticuleuse de ce qui nous a précédé.

Je constate aussi une curieuse ambiguïté dans notre rapport à l’ornement : on le conserve à coups d’opération de restauration dans notre patrimoine et d’un autre côté on imagine mal que l’ornement puisse s’intégrer dans nos créations contemporaines ! Drôle de contradiction !

Il reste donc à notre époque à repenser l’ornement pour le perpétuer et le réinventer car il est un élément incontournable de notre confort de vie, de notre culture, de nos croyances.

 

Toutes les illustrations proviennent du livre "Les figures de l'ornement" de Stéphane Laurent


 

figures de l'orenement de stéphane laurent

Les figures de l’ornement
de Stéphane Laurent
Edition Charles Massin, 205 pages, 2005

Présentation de l'éditeur
Les ornements façonnent notre quotidien et sont présents dans l'art et la décoration. S'adaptant sans cesse aux objets, aux costumes et à l'architecture, ils inspirent de tout temps les artistes, y compris dans la création contemporaine. A l'aide d'une vingtaine de figures clefs, précédées d'une histoire de leur représentation, cet ouvrage permet de connaître l'origine, les différents aspects et l'évolution des ornements au travers des passionnants transferts culturels qu'ils ont subis.
Biographie de l'auteur
Stéphane Laurent, ancien élève de l'école Boulle, agrégé d'Arts, est maître de conférences à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne, où il est responsable de la Spécialité Art et Industrie. Auteur de plusieurs ouvrages dans le domaine des arts décoratifs et du design dont L'art utile, Les arts appliqués en France, L'Ecole Boulle et Chronologie du design. Il a publié également une biographie sur le peintre Bernard Buffet et collabore à plusieurs revues d'art.

 

   

 

 


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