Les portraits du Fayoum

par Catherine AUGUSTE,
Ancienne Elève des Beaux-Arts de Paris
designe et décore des cabinets de curiosités


Détail de la jeune fille dite l’Européenne à cause de son teint de pêche. Le regard se détourne du spectateur ; le foulard sur le cou et les épaules en feuille d’or est unique parmi les représentations qui nous sont parvenues. La palette se résume à l’emploi du noir, du blanc, d’ocre jaune, d’une laque probablement de garance et d’u vert pour le cabochon.
Encaustique sur panneau de bois, vers 117-138 après J.-C., Musée du Louvre.

A la fin des années 1880, les premiers portraits de la région du Fayoum en Egypte arrivent en Europe par l’intermédiaire de marchands d’antiquités et d’archéologues. Malgré leur présence sur des momies égyptiennes, malgré les vêtements et les coiffures représentés d’allure romaine, ces peintures sont l’œuvre de peintres grecs ou hellénisés, héritiers de l’école naturaliste d’Alexandrie. Les portraits du Fayoum sont le fruit d'un mélange heureux dans un site prospère, le Fayoum.

Le contexte historique

momie d'homme d'hawara, site du fayoum

En 322 avant J.-C., l’Egypte conquise par Alexandre le Grand passe alors sous la domination grecque. Pendant plus de trois cents ans une colonie gréco-macédonienne,
les Ptolémées, s’installe et règne sur le pays dont Alexandrie devient la capitale. Beaucoup de terres fertiles du Fayoum sont données aux combattants grecs victorieux en récompense de leurs services. Une société cosmopolite d’immigrants et de populations indigènes se met en place pour atteindre son point culminant au IIe siècle après J.-C.

En 31 avant J.-C., la dernière reine de la dynastie des Ptolémées, Cléopâtre, est vaincue par les Romains qui s’installent dans la vallée du Nil. Ces derniers se trouvent mêlées à toute une société à la fois grecque, hellénisée, et encore profondément égyptienne, ce qui conduit à une grande diversité de pratiques religieuses.

Les Grecs, bien que fidèles à leur foi, ne restent pas étrangers aux pratiques funéraires des Egyptiens : les défunts riches sont momifiés et enterrés sur les hauteurs à l’abri des débordements du Nil. De même, la pratique du culte du souverain montre la forte influence de l’Egypte pharaonique sur les sociétés grecques puis romaines. Les anomalies de pratiques s’estompent dans le temps et l’on voit les dieux gréco-romains et égyptiens considérés comme appartenant au même panthéon : Déméter et Isis sont semblables.

C’est dans ce contexte des trois premiers siècles de notre ère que les momies du Fayoum vont être dotées de portraits peints sur linceul ou panneaux de bois fixés sur le visage. C’est en quelque sorte la contribution des peintres grecs et romains au combat des Egyptiens contre la mort.

 

 

 

 

Momie à portrait d’homme. Remarquez la différence
de la pose de trois quarts de la tête et de la position frontale des pieds.
La disposition des bandelettes de lin est typique d’Hawara, site du Fayoum le plus riche en portrait.
IIe siècle après J.-C.

Les artistes du Fayoum et le naturalisme grec

 

Les outils du peintre peu nombreux et faciles à transporter ont du permettre l’itinérance de quelques peintres. Par ailleurs, des papyrus conservés nous renseignent sur la profession, en grec zographoï qui littéralement signifie « peintre de la vie ». On sait ainsi que certains travaillent là où ils habitent. Certains sont nommés dans demandes de paiement. Il s’agit bien d’une profession à part entière.

Après la conquête d’Alexandre de nombreux artistes grecs sont venus s’installer en Egypte, côtoyant la nouvelle école d’Alexandrie, héritière de l’art grec. Ces portraits du Fayoum sont de pures inspirations de la tradition de l’art grec pour le naturalisme et le réalisme. A les regarder il semble que ces défunts représentés continuent de vivre malgré les siècles.

La technique des portraits du Fayoum

 

1/ le support

Il est constitué en majorité de panneaux de bois de très faibles épaisseurs autour de 2 millimètres. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cette minceur : le panneau s’incurve plus facilement et s’adapte alors à la forme du haut du corps lorsqu’il est placé sur la momie. La deuxième hypothèse est la rareté du bois en Egypte et donc son prix élevé. Parmi les bois, le figuier sycomore est le plus largement employé, c’est aussi le plus répandu dans cette région du Fayoum. Le cyprès, le cèdre, le pin ou le tilleul sont plus rarement utilisés. Le format moyen des panneaux présente une hauteur de 35 centimètres pour une largeur de 18 centimètres.

Le deuxième support, moins représenté dans ces portraits du Fayoum, est la toile de lin taillée pour le portrait ou pour le linceul. C’est également la matière des bandelettes de la momie.


Ce portrait d’homme semble avoir été commandé du vivant du modèle du fait de sa pose : une tête tournée et une torsion du cou comme prises sur le vif. La convention picturale incitait au rendu d’une peau tannée pour les hommes. Encaustique sur panneau sans traces de couches d’apprêtage, vers 161-192 après J.-C., Musée Egyptien du Caire.

2/ les couleurs et la dorure

L’analyse des portraits révèle un usage restreint de couleurs
à partir desquelles les carnations des visages prennent toutes leurs nuances : le blanc, l’ocre jaune, la terre rouge et le noir.
A cette palette limitée s’ajoutent parfois le bleu, le vert et le pourpre dans les vêtements, les couronnes ou les bijoux.
L’or en feuille est souvent ajouté postérieurement à la peinture par les embaumeurs égyptiens lors de son installation sur la momie. Nouvelle alliance de deux traditions :
la peinture grecque et l’or des embaumeurs.


Exemple de pose de feuille d’or sur le visage, la couronne et les vêtements. Le visage est traité pâle, le regard droit.
On devine la couche foncée du dessous au bas du panneau. Encaustique sur panneau avec feuille d’or,
vers 25-37 après J.-C., Cleveland Museum of Art.

3/ les médiums

Deux techniques ont été mises à jour :
l’encaustique et la détrempe.

La peinture à l’encaustique est à son apogée à l’époque classique grecque. Ce mot a pour origine enkaïein qui signifie brûler. Deux procédés sont utilisés dans les portraits du Fayoum :

-         la cire appliquée chaude avec adjonction de résine, fondue et mélangée aux pigments,

-         la cire froide émulsionnée, mélangée avec des pigments, de l’œuf, de l’huile ; ce procédé de saponification permet l'application encore tiède voire refroidie.

La peinture à la détrempe a pour base un médium à l’eau qui donne une peinture plus lisse, traitée dans les portraits du Fayoum par petites touches entrecroisées. Les agglutinants peuvent être variés : colle de peau, gomme arabique, résine mastic de Chios, blanc ou jaune d’œuf.


La momie de cette femme porte l’inscription « Dèmos, âgée de 24 ans, souvenir éternel ».
La cire a été appliquée en fine pellicule, l’outil dur d’estompage a laissé de très subtiles traces mêlant toutes les couleurs de la peau. Encaustique sur panneau, vers 75-100 après J.-C., Musée Egyptien du Caire.

4/ les étapes de mise en œuvre

Généraliser la mise en œuvre des portraits du Fayoum  nous conduirait à décliner les étapes suivantes :

-         un apprêtage du support, généralement une (ou plusieurs) couche de colle de peau teintée avec des pigments allant du kaki au brun foncé. Une des règles des portraits peints du Fayoum est de travailler du plus foncé au plus clair.

-         une esquisse rapide du portrait à la détrempe.

-         pose des différents fonds, des vêtements, de la chevelure avec de la cire chaude au pinceau large.

-         peinture des traits du visage en épaisseur ; après refroidissement de la cire, travail d’estompe avec des outils durs. Ces outils durs permettent de créer aussi des lignes, des « blessures » qui produisent une surface vigoureuse.

Dans le cas des peintures à la détrempe, les fonds sont préparés d’une (ou plusieurs) couche d’enduit, mélange de colle de peau et gypse. Ce type d’enduit n’est jamais posé en apprêtage de la peinture à l’encaustique car la cire n’adhère pas sur le plâtre.

 

Bibliographie

 


Portraits du Fayoum
Euphrosyne Doxiadis, Edition Gallimard, 1995, 247 pages
Commentaire amazon :
Dans la profusion des beaux livres archéologiques, celui d'Euphrosyne Doxiadis est l'un des plus originaux. Il rassemble la grande majorité des portraits retrouvés en Egypte sur les momies d'époque romaine. Sur bois ou sur linceuls de lin, protégés des outrages du temps par les sables égyptiens, ils furent découverts dans les années 1880, et dispersés dans le monde entier. Le magnifique ouvrage de l'auteur donne enfin à ces portraits la place qui leur revient dans la peinture occidentale. Portraits anonymes et envoûtants, ils symbolisent, par-delà les millénaires, ce défi qui hante la culture occidentale: tenir tête à la mort.
Les photos de l'article sont tirées de cet ouvrage.

 

 
L’apostrophe muette
Essais sur les portraits du Fayoum de Jean-Christophe Bailly, Editions Hazan, 2005, 174 pages
Les portraits du Fayoum nous confrontent à des visages qui nous regardent comme d'un lieu neutre qui ne serait ni la mort ni la vie, et ils le font depuis un très lointain passé qui atteint presque par miracle notre présent. La représentation d'un visage singulier est comme le calque de la singularité elle-même: singularité de chaque visage, singularité qu'il y ait ou qu'il y ait eu tous ces visages et qu'à chaque fois chacun soit ou ait été l'unique, le dernier, le seul à être ainsi, voyageant avec cette face dans la vie, expédié comme tel dans la mort. Avec l'art du Fayoum, c'est comme si la finition qui n'appartenait qu'aux dieux ou aux rois était remise à l'homme, mais en douceur et loin de toute appropriation, comme un dépôt extrêmement fin -une peau, un pigment, une carnation. Avec ces visages, quelque chose du grand songe nilotique se maintient et se met à flotter, presque hors du cadre religieux, dans une pérennité rituelle mais où le sacré -le lien de la vie à la mort -devient une sorte d'émulsion: cette lumière mate, uniforme, où s'ouvrent les grands yeux. (présentation de l’éditeur)
 

 
Fayoum
Bérénice Geoffroy-Schneiter, Edition Assouline, 1999, 80 pages
Introduction à ces belles et mystérieuses "icônes" du monde antique, d'exquis portraits sur bois ou sur linceuls de lin, d'hommes et de femmes qui vécurent en Egypte sous la période romaine. Ces portraits dits "du Fayoum" (de la région où l'on en a retrouvé le plus grand nombre) furent retrouvés sur les sarcophages des momies. (commentaire amazon.com)
 


The Fayoum; Or, Artists in Egypt
de Paul Lenoir, Editions Nabu Press, 2010, 80 pages (en anglais)

 


L'encaustique et les Autres Procédés de Peinture chez les Anciens: Histoire et Technique
de Charles Henry, Editions BiblioBazaar, 2009, 138 pages

 

Deux sites pour voir des portraits du Fayoum et en savoir plus

 

Fondation Jacques Edouard Berger

Les portraits du Fayoum d’un clic de la souris en choisissant la ville de conservation ou la zone de production

 

 

   

 


 

 


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