Le Bargueno, un cabinet espagnol

 catherine auguste
Par Catherine Auguste 
ancienne élève des Beaux-Arts de Paris
avec l’aide de Claude Fabre pour les traductions espagnoles

Le cabinet

Le mot « cabinet » désigne un coffre à tiroirs et compartiments à usage personnel, politique ou religieux. On a découvert des coffres dans les tombes des pharaons égyptiens remplis d’objets rituels ou d’effets personnels. Ce meuble à la forme « coffre » traverse toute l’histoire, le Moyen Age lui ajoute des tiroirs, des abattants, la Renaissance lui offre tous les décors possibles. Le cabinet acquiert une place privilégiée dans les intérieurs les plus riches car il concentre à la fois les techniques d’ébénisterie, de marqueterie, d’incrustations et d’ornementations. Cette multiplicité se retrouve également dans sa fonctionnalité : meuble de voyage ou du moins portatif, d’écriture, de rangement d’archives ou d’objets précieux. Oeuvre d’art à part entière, il atteint son plus grand prestige aux XVI° et XVII° siècles. Sa conception autant que ses décors désignent assez clairement son origine et son époque : le bargueno est un de ces cabinets.

 

Le Bargueno, une origine espagnole

Le bargueno est donc un cabinet espagnol mauresque dont le nom fait référence à Bargas, village situé près de Tolède, qui était un centre important de marqueterie aux XVI° et XVII° siècles. Sa forme est celle d’un coffre muni d’un abattant à l’avant et placé sur un piètement. L’intérieur s’organise autour de nombreux tiroirs décorés.

Le bargueno est l’escritorio espagnol dont la double fonction est d’être écritoire portatif mais aussi coffret à documents. La civilisation islamique présente jusqu’au XV° siècle en Espagne va contribuer à la diffusion de ces premiers cabinets. Il apparaît ainsi comme le meuble le plus fréquent jusqu’à la Renaissance car il se déplace facilement à une époque où les pèlerinages, les croisades, le commerce ou les guerres rendent nécessaires de longs voyages. Aux XII° et XIII° siècles, l’Espagne et Venise deviennent des foyers de rencontre entre l’Occident et l’Orient grâce aux croisades. Les influences s’entremêlent, le bargueno en porte les marques dans le raffinement de l’exécution de sa forme et de son décor. Ainsi les nombreux tiroirs de dimension variable sont dissimulés derrière un abattant fermé à clé qui, une fois ouvert, sert d’écritoire. L’abattant ouvert repose sur des tirettes au motif de coquilles en souvenir des coffres portatifs des pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle. Fermé, il est maintenu par d’importants loquets et ferrures massifs qui sont en eux-mêmes des éléments décoratifs majeurs et dont le travail est inspiré de l’artisanat proche-oriental.

D’extérieur, le bargueno est de construction simple : une forme parallélépipédique aux arêtes nettes. De ces lignes rigides se dégage sa beauté : pureté des lignes et matériaux massifs. Les panneaux de bois du bâti sont en chêne massif, châtaignier et plus souvent encore en noyer.

Etant un coffre portatif, il est posé sur un piétement à arcatures (combiné parfois avec du fer forgé) appelé pie de puente ou directement sur un coffre bas à tiroirs. Des sculptures, des colonnes embellissent les pieds et ce d’autant plus que l’on approche le XVII° siècle baroque. Beaucoup de barguenos n’ont plus leur piétement d’origine car on se contentait le plus souvent de transporter uniquement le coffre.

 

Malgré la capitulation des Arabes en Espagne en 1492 on continue à ressentir l’influence islamique dans l’ornementation :

-    après 1492, les artisans musulmans toujours en activité en Espagne développent le style mudéjar. Le mobilier est incrusté de petits morceaux de bois, de nacre, d’os ou d’ivoire reprenant les motifs d’étoiles, de fleurs et d’arabesques de l’artisanat islamique. Ce décor répétitif et très géométrique est parfois souligné d’un fin filet de bois, le laceria.

-    vers le milieu du XVI° siècle, apparaît un style décoratif appelé plateresque aux motifs antiquisants de grotesques, de guirlandes ou de médaillons qui rappellent le travail d’orfèvrerie. L’influence italienne n’est pas très loin. Ce style plateresque est fréquemment mêlé à la géométrie des étoiles et des damiers mudéjar.
Dans le même temps on introduit des sculptures rapportées (souvent de buis) sous forme de colonnettes, de médaillons qui tranchent sur un fond de velours rouge. Les verrous et les poignées latérales sont mis en scène de façon analogue sur fond de velours rouge.

-    Plus tardivement encore vers le XVII° siècle l’influence européenne italienne ou germanique gagne du terrain :

 

Le bargueno sous l’influence du baroque européen

Au XVI° siècle, l’Espagne est au sommet de sa puissance coloniale outre Atlantique. La plupart des maisons devaient disposer d’un bargueno, meuble privilégié du conquistador ou du missionnaire amenés à emporter des documents administratifs ou liturgiques. Un système de guilde d’artisans fut mis en place par les Espagnols dans les colonies du Nouveau Monde en vue de fabriquer et de recopier les modèles venus d’Europe. Michoacan, au Mexique était un centre de productions raffinées où l’emploi d’argent sur les meubles les rendait très ostentatoires.

C’est au XVII° siècle que la puissance espagnole décline, le bargueno (coffre avec abattant), largement diffusé sous l’influence musulmane puis par l’ouverture de nouvelles voies maritimes, va perdre de sa renommée. Sa forme va se superposer aux modèles des cabinets italiens puis allemands qui déjà dominent le marché européen : certains barguenos évoquent la rigueur architecturale des frontons et des palais toscans, dans d’autres on introduit la technique de l’incrustation à la pierre dure, les formes deviennent plus architecturales, l’abattant fermé à clé disparaît… le bargueno devient un meuble beaucoup moins fait pour le voyage mais pour le prestige.

 

Sites où l’on peut voir des barguenos

http://www.cortesaragon.es/exposicionreino/htmimage/
IX_uno.htm

http://www.elbargueniotoledano.com/

http://www.fm.coe.uh.edu/exhibition/writingdesk1/
cultures_desk.html

www.personal.us.es/alporu/patrimonio/ enseres/
bargueno.htm

www.museoestevez.gov.ar/ bargenio.htm.

www.naon.com/jun98/ muebles.htm.

 

Quelques barguenos

 

bargueno écritoire
noyer et incrustations d’os, XVI° siècle, Aragon, Espagne
Il n’y avait pas vraiment de capitale administrative à cette époque si bien que ces coffres voyageaient très souvent et leur système de fermeture permettait de ranger des documents en toute sécurité. Le bargueno reposait souvent sur un coffre traditionnel ou sur un piétement. Du fait des nombreux déplacements, on le trouve souvent aujourd’hui sur des bases d’époque et de style différents.
On a suggéré que leur origine commença en Aragon où les traditions musulmanes et italiennes s’interpénétraient. Dans ce modèle, on voit déjà l’influence italienne avec des motifs de vases de fleurs et les petites colonnes tournées sur le tiroir supérieur.

 

 

Copie d’un bargueno dans le pur style espagnol d’époque XVI° siècle posé sur piétement en arcatures. L’abattant dévoile une série de tiroirs architecturés, la serrure, les poignées et les plaques de fer forgé se détachent sur un fond de velours rouge.

bargueno en noyer sur coffre plein, Espagne, XVI° siècle, on distingue les sculptures de coquilles Saint-Jacques sur les tirettes. C’est un exemple typique de la pureté des lignes avec un travail du fer forgé comme élément dominant de l’ornementation.

bargueno mudéjar
noyer avec incrustations d’os organisées de façon géométrique et répétitive, poignées latérales en fer forgé, Espagne, XVI° siècle, Musée municipal Estevez de Rosario en Argentine

 



Bargueno de style plateresque
en noyer sur pied en arcatures avec incrustations d’os selon un style plateresque : motifs d’urne, de grotesque italianisants avec toujours l’influence islamique des incrustations géométriques (damier, étoile…)
Aragon, Espagne, fin XVI° siècle

bargueno sur pied en arcatures, début XVII° siècle
en noyer avec tirettes de l’abattant écritoire en forme de coquilles Saint-Jacques
Casa de Ganaderos, Zaragoza

bargueno en ébène avec incrustations de marbre de couleurs pour les motifs floraux et les encadrements des tiroirs ainsi que de nacre. La technique de la pierre dure était déjà active dans de nombreux ateliers de l’Italie du XVI° siècle. On note ici toute l’inspiration du baroque européen : technique, ornementation et suppression de l’abattant à serrures.
Deuxième moitié du XVII° siècle, Université de Séville

bargueno contemporain avec peinture romantique
l’abattant a totalement disparu et est remplacé par des portes, il s’agit presque d’une armoire en réduction

 

 

   






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