Azulejos du Portugal
des motifs d’inspiration

catherine auguste
par Catherine Auguste
ancienne élève
des Beaux-Arts de Paris
designe et décore des cabinets de curiosités


azulejos au motif de fleurs avec putti et rocaille
Lumiar, Quinta dos Azulejos, milieu du XVIIIe siècle

Dans le domaine de l’art décoratif les azulejos du Portugal représentent une des symbioses les plus marquantes entre architecture et décor. Ces revêtements de carreaux émaillés sont omniprésents tant dans les jardins que sur les murs extérieurs et intérieurs des palais, des églises ou des villas.

L’idée de décors émaillés existe depuis des millénaires en Egypte ancienne ou en Mésopotamie mais c’est sans doute dans le Portugal de la Renaissance qu’un lien esthétique entre architecture et céramique à glaçure a trouvé son terreau le plus fertile alors même que les décors les plus somptueux sont dus à des productions importées d’Espagne, d’Italie ou des Pays-Bas.

Par ce rapide aperçu historique, nous découvrirons de nombreux motifs et ornements à piocher pour nos propres décors.

 

La technique


 

azulejos dans le style mudéjar

Salle des Pies du Palais National de Sintra, début du XVIe siècle. Le revêtement d’azulejos se détache nettement du mur et reprend souplement les lignes courbes de la cheminée de marbre.

Le terme azulejo est employé au Portugal dès le début du XVIe siècle. Emprunté à la langue espagnole, azulejo tire son origine du mot arabe azzelij désignant la pierre plate et lisse. C’est ainsi que les Orientaux appelaient les mosaïques romano-byzantines du Proche-Orient. L’artisanat de la poterie et de la céramique existait depuis longtemps au Portugal quand les azulejos y furent introduits notamment depuis l’Espagne et les Pays-Bas. Il faut attendre la seconde moitié du XVIe siècle pour que les premiers ateliers portugais assurent une production nationale.

Les azulejos dérivent de l’art mudéjar présent en péninsule ibérique quand islam et chrétienté s’enrichissent mutuellement. La technique mudéjar se rapporte au goût musulman pour l’ornement linéaire et végétal. Les carreaux de couleurs diverses se juxtaposent selon des formes géométriques comme une mosaïque. Après une première cuisson du carreau fortement chargé en silice, on applique une glaçure (à base de plomb) fluide et adjointe d’oxydes métalliques pour la coloration (cobalt pour le bleu, cuivre pour le vert, manganèse pour le brun, fer pour le jaune et étain pour le blanc). Ces carreaux provenaient des ateliers sévillans.

Puis vers le milieu du XVIe siècle la technique de la majolique exportée par les artisans italiens devient dominante. Il s’agit alors d’une glaçure stannifère qui par la présence d’étain donne un aspect blanc laiteux opaque. Le peintre par l’intermédiaire d’un poncif reporte le motif sur le carreau. La glaçure encore poreuse absorbe les couleurs étalées au pinceau immédiatement et sans repentir. Cette technique permet des représentations figurées dans le goût européen, la tendance étant de reproduire la porcelaine chinoise. La palette des couleurs est peu étendue car alliages et points de fusion sont délicats : bleu de cobalt, vert de cuivre, brun, violet ou noir de manganèse, jaune d’antimoine et rouge orange de fer.

 

Les motifs et les décors


Le palais National de Sintra du roi Dom Manuel 1er, offre le panorama le plus représentatif des azulejos de la fin du XVe siècle et du début du XVIe siècle.
Détail d’azulejos en relief à motif de feuille de vigne de la salle des Sirènes

 

 


Détail d’un panneau de majolique avec signature et date (Fransciso de Matos, 1584).Sur cette majolique quelques éléments du répertoire ornemental de la Renaissance : corne d’abondance, motif de ferronnerie, rinceaux d’acanthe, mascarons

 

 

 

 


Cage d’escalier du palais de Mitra à Santo do Tojal (Loures). Dans l’escalier d’honneur, les figures d’accueil (figuras de convite) en azulejos se présentent de façon théâtrale dans des vêtements richement brodés.

L’art mudéjar d’Andalousie

On aime considérer que le voyage du roi portugais Dom Manuel 1er (1495-1521) en Andalousie fut le point de départ des azulejos au Portugal. Celui-ci voulut orner sa résidence de Sintra sur le modèle de l’Alcazar de Séville. Des azulejos sévillans de style mudéjar furent alors importés et appliqués sur les murs des palais mais aussi des églises, le Palais National de Sintra représentant le plus bel exemple.

Ici la parure d’azulejos rythme les murs et souligne les encadrements des portes et des fenêtres dans une prédominance de vert. Les carreaux émaillés sont soit plats soit en relief. Parmi les motifs : variations de feuilles de vigne, chardons et lys stylisés, compositions d’arabesque auxquels s’ajoutent l’introduction d’un motif original, la sphère armillaire, emblème de Dom Manuel.

La majolique, un décor de tableau polychrome

Avec la technique de la majolique initiée par les ateliers italiens, l’art des azulejos allait rester lié à la peinture et par conséquent au style dominant de chaque époque. Les panneaux peints venaient d’Italie et des Pays-Bas avant que les premiers ateliers portugais s’ouvrent au milieu du XVIe siècle.
Le répertoire iconographique des azulejos était désormais issu de pays comme l’Italie ou les Pays-Bas qui diffusaient les modèles par le biais de recueils de gravures ornementales et leurs artistes, souvent fondateurs d’ateliers de production au Portugal.

Dans la palette colorée, essentiellement polychrome, le jaune et le bleu dominent. Les décors abondants tant à l’intérieur qu’au jardin se répartissent en :
- panneaux à peinture évoquant scènes bibliques, légendes, bouquets de fleurs, scènes de chasse, trophées, grotesques, putti…
- motifs d’encadrement et de pilastres : cornes d’abondance, volutes d’acanthe, guirlandes de fruits et de fleurs, pointes de diamants, rosettes, mascarons, rubans…

Les factures picturales sont variables : les panneaux émaillés de la chapelle Saint-Roch à Lisbonne font preuve d’une précision du dessin et d’une composition soignée, tandis que les décors du palais de Fronteira, aux portes de Lisbonne, sont manifestement réalisés par des artistes moins habiles.

Au XVIIe siècle, le Portugal va reprendre les motifs fantaisistes et foisonnants des grotesques, des singeries dans des formes abâtardies voire exagérées. On les qualifie aujourd’hui de brutesco (bruto, grossier).

Le cycle des azulejos en bleu et blanc

L’engouement pour la porcelaine chinoise aux Pays-bas avait conduit les céramistes à majolique à passer au décor bleu et blanc pour des raisons de concurrence car la fabrication de porcelaine ne fut effective en Europe qu’au XVIIIe siècle. Mais la production hollandaise dut s’adapter au goût du public portugais pour qui les grandes compositions convenaient mieux à l’emploi architectural.

Avec une seule couleur, la simplification du travail fut possible permettant ainsi aux peintres d’azulejos de transposer plus facilement les modèles des gravures, s’attardant alors sur le dessin avec une représentation des ombres. De plus l’intérêt porté au contenu des panneaux et à cette nouvelle esthétique poussa les peintres d’azulejos à signer leurs œuvres.

L’azulejo baroque est à son apogée

La peinture bleue sur fond blanc fut en vogue jusqu’au milieu du XVIIIe siècle portée par les maîtres portugais qui imitaient la technique des Hollandais et honoraient des commandes jusqu’au Brésil.

Cette époque baroque est surtout caractérisée par une profusion des décors : les azulejos s’emparent de toutes les parties de l’édifice jusqu’aux plafonds, intérieurs des coupoles ou cages d’escaliers.

On emprunte au répertoire des graveurs français comme Jean Bérain, Claude Audran ou Pierre Lepautre car les références dominantes sont celles de la cour de Louis XIV. L’espace décoré est conçu comme un espace théâtral. On découvre ainsi des personnages émaillés grandeur nature qui se découpent sur les murs et semblent vous inviter à monter l’escalier. Dans les cuisines on sourit des trompe-l’œil de poissons et de victuailles accrochés au mur.

Pour tous ces effets d’illusion et de profusion, les artistes jouent de la flexibilité végétale, ils remplissent les angles de conques et de ferronnerie parfois interrompue pour se mêler à l’architecture, les carreaux sont parfois découpés en épousant la silhouette du décor. Les scènes pastorales et de chasse, la figuration des quatre saisons ou des cinq sens constituent les thèmes les plus appréciés.

La peinture d’azulejos fait office de fresques.

Le rococo

Toujours fortement influencés par l’art français, les peintres d’azulejos intègrent dès le milieu du XVIIIe siècle le motif de la rocaille. D’abord limité aux encadrements, le coquillage et ses dérivés se combinent aux bouquets et aux scènes galantes héritées de Watteau.

Même si le bleu perdure, la polychromie revient notamment avec l’utilisation du violet de manganèse et du jaune pour souligner les dentelures et les fragiles coquilles.

Le tremblement de 1755 à Lisbonne, là où se trouvaient concentrée la plus grande partie des palais et églises en décors d’azulejos, va marquer un pas. La nécessité de reconstruire la ville eut pour conséquence la fabrication d’un type ornemental plus simple d’azulejos. L’exubérance ornementale recule et fait place progressivement à un langage plus classique inspiré de l’architecte Robert Adam : festons, guirlandes, médaillons répartis sur de vastes espaces blancs.

Une production qui perdure depuis cinq siècles

L’azulejo, élément majeur de l’aménagement architectural, était essentiellement réservé à la noblesse et au clergé. L’exil de la famille royale au Brésil au début du XIXe siècle menaça la production portugaise d’azulejos. Celle-ci fut difficilement maintenue par les commandes des Portugais exilés, baignés par la culture de l’azulejo, ils souhaitaient recouvrir les façades et rafraîchir les intérieurs. On nota une forte reprise de cette production lorsque les émigrants revenus au pays rapportèrent la coutume des carrelages de façade. A Porto, à Lisbonne, des façades entières se couvrent de carreaux émaillés. Les ateliers adoptent de nouvelles méthodes de fabrication semi-industrielles : motifs limités, utilisation de pochoirs, puis emploi de granulat de masse et de la sérigraphie.

Aujourd’hui l’utilisation de l’azulejo dans l’architecture perdure dans de grands projets urbains comme la station de métro Campo Grande par Edouardo Nery qui fait défiler des personnages dans le style du XVIIIe siècle ou le vaste mur de l’Oceanarium à Lisbonne composé de 54000 azulejos peints à la main qui reproduisent un immense aquarium.

Déjà cinq siècles de production et un musée récemment ouvert pour le plaisir des yeux.

 

Liens pour voir des azulejos

 

Le musée national de l’azulejo à Lisbonne
 

L’institut Camoes
un aperçu historique de l'azulejo au Portugal en ligne d'une exposition
 

Images du palais des marquis de Fronteira
quelques images de ce palais véritable musée de l'azulejo

Bibliographie

 

Azulejos du Portugal
Azulejos du Portugal
de Rioletta Sabo, Jorge Nuno Falcato, Nicolas Lemonnier
Edition Citadelles & Mazenod, 1998, 215 pages
Introduction à l'inépuisable richesse du répertoire des azulejos dont témoigne l'ensemble du pays, cet ouvrage ne comporte pas moins de 217 illustrations en couleurs. Toutes les images qui illustrent l'article sont de Nicolas Lemonnier et tirées de cet ouvrage

Tile Designs from Portugal/Desenhos Em Azulejos De Portugal
Tile Designs from Portugal
de Diego Hurtado De Mendoza
Edition Pepin Press, 2006, 206 pages

Portuguese Tiles from the National Museum of Azulejo, Lisbon
Portuguese Tiles
de Joao Castel-Branco Pereira
Edition Zwemmer, 2006, 128 pages

Lisbonne avant le Tremblement de terre de 1755 : Le panneau (1700-1725) du musée de l'Azulejo
Lisbonne avant le Tremblement de terre de 1755 : le panneau (1700-1725) du musée de l'Azulejo
de Jérôme Münzer, Charles Dellon, Damião de Gois
Edition Chandeigne, 2005, 128 pages

Les Métamorphoses de l'azur : L'Art de l'azulejo dans le monde latin
Les métamorphoses de l’azur : l’art de l’azulejo dans le monde latin
de Elisabeth de Balanda et Armando Uribe Echeverria
Ce livre montre le parcours de l’azulejo dans le temps et dans l’espace. Ces carreaux géométriques qui fournissent un répertoire de formes et de décors presque innombrables, allant du géométrique le plus strict à l’exubérance des scènes familières (animaux, paysages, personnages, héraldique…), nous permettent de suivre les transitions des techniques et des décors depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours.
Edition Ars Latina, 2002, 528 pages 

 

   

 

 


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